Un extrait de Courrier
International.
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CHINE
“La Vie des autres”, si loin, si proche
Diffusé sous forme de DVD piraté, le
film allemand fait un tabac en Chine populaire. Les
spectateurs chinois y trouvent en effet de nombreuses similitudes avec
les réalités locales actuelles.
Lors de l’annonce du palmarès de la 79e
cérémonie des Oscars à Los Angeles, le
film allemand de Florian Henckel von Donnersmarck, La Vie des autres, a
remporté le prix du meilleur film étranger. Ce
long-métrage, dont la sortie en salles n’a pas
été autorisée en Chine, a pourtant
connu un grand succès dans le pays au moment de la
fête du Printemps [le nouvel an chinois, en
février], en particulier au sein de
l’intelligentsia et dans le milieu de la culture,
où le bouche à oreille a joué
à plein. Acheter le DVD piraté de La Vie des
autres pour le regarder tout à loisir chez soi est devenu
l’une des activités au programme de la
fête du Printemps pour de nombreux Chinois.
Et, quand on rencontrait des amis au moment du nouvel an, au lieu de
leur présenter les traditionnels vœux de bonheur,
santé et richesse, on leur demandait s’ils avaient
vu La Vie des autres. Certains ressortissants de Chine populaire ont
profité de l’opportunité de
“voyager librement” [autorisation donnée
depuis le 28 juillet 2003 à certains Chinois de Chine
populaire de se rendre à Hong Kong à des fins
touristiques en dehors des voyages organisés] pour aller
à Hong Kong voir le film qu’ils n’ont pu
s’empêcher d’applaudir debout
à la fin. Regarder le film et en débattre en
établissant des liens avec la réalité
chinoise fait désormais fureur, au point
d’introduire de nouveaux éléments dans
le sujet brûlant de la réforme du
système politique, à six mois de
l’ouverture du XVIIe Congrès du Parti communiste
chinois (PCC). L’histoire de ce film décrit
l’usage extensif de la Stasi, la police secrète de
l’ex-RDA, pour écouter et surveiller les citoyens
de base. Le personnage principal est un policier de la Stasi, un homme
glacial, chargé d’espionner un dramaturge
célèbre. Au fil de ses écoutes, il est
ému par la femme de l’auteur. Le policier devient
de manière totalement imprévue partie prenante de
la vie du couple, et va même jusqu’à les
protéger. En montrant comment l’aurore de la
nature humaine réussit à percer les
ténèbres d’une étouffante
oppression, La Vie des autres a non seulement
réveillé des sentiments multiples chez les
citoyens de l’ex-RDA, pour la première fois
confrontés à l’histoire de leur police
secrète, mais a également fait vibrer et
ému jusqu’aux larmes les spectateurs chinois.
Sur plusieurs sites, par exemple Tianya shequ [(www.tianya.cn), un
forum remarqué pour ses discussions animées sur
des sujets parfois sensibles], des internautes écrivent :
“La Vie des autres est un film excellent, comme il y a
longtemps que je n’en avais pas vu. Alors que dans La Liste
de Schindler les Allemands cherchent à se racheter une bonne
conscience, dans La Vie des autres, c’est un Allemand qui se
rachète une âme. Cela doit donner
matière à réflexion aux
Chinois.” Un autre confie : “A la fin du film,
j’ai ressenti un inexplicable sentiment
d’oppression. N’en pouvant plus, je suis
allé sur mon balcon et j’ai crié
plusieurs fois face au ciel. Dans la Chine
d’aujourd’hui, on peut encore voir des
scènes comme celles décrites dans le
film.”
Dès les années 1940, le PCC possédait
des techniques et des moyens de mise sur écoute
déjà avancés. Depuis la prise du
pouvoir du PCC [en 1949], pour obtenir les renseignements et les
preuves dont elles avaient besoin, les autorités sont
devenues coutumières des abus de pouvoir, des mises sur
écoute à grande échelle et du recours
à des moyens illégaux de collecte de
l’information sous prétexte de lutte contre les
tentatives de sédition, d’infiltration, de
restauration de l’empire, puis contre la corruption et le
terrorisme.
Voici ce qu’a déclaré Wang Yi, qui
enseigne à la faculté de droit de
l’université de Chengdu et fait des recherches sur
le libéralisme et la mutation de la Chine en une
démocratie constitutionnelle, après avoir vu La
Vie des autres : “Je suis pour ainsi dire tombé
amoureux de ce film ! Il m’a fait pleurer à
plusieurs reprises. Je n’ai pu m’empêcher
de le recommander à tous les dissidents que je
connais.” Il a ajouté : “Ce film,
c’est une chance pour le monde, mais c’est surtout
une chance pour les Chinois !” Le réalisateur du
film appartient à la génération de
l’après-mur de Berlin, alors que Wang Yi
appartient à celle de
l’après-Tian’anmen
[répression sanglante du mouvement étudiant en
faveur de la démocratie, en juin 1989].
Ce dernier explique : “Je comprends très bien
qu’un jeune réalisateur de
l’après-mur de Berlin ait pu porter à
l’écran ce genre de blessures
chevillées au corps.” Quand à Liu
Xiaobo, président de l’Independent Chinese PEN
Club, il affirme : “Les organismes de police du PCC se
livrent en dehors de tout cadre légal à de
longues persécutions sur des personnalités dites
sensibles en recourant à toutes sortes de
méthodes : mise sur écoute
téléphonique, filature à
l’extérieur, îlotage policier,
assignation à résidence
déguisée, rapatriement forcé,
privation de tout gagne-pain, etc.” Et il ajoute :
“Les nombreuses atteintes aux droits de l’homme
sont la conséquence d’un système
où il est impossible de se fier aux lois qui sont
violées par ceux-là même en charge de
les appliquer !”
Jiang Xun
dans Yazhou Zhoukan
http://www.yzzk.com/
Newsmagazine du groupe Ming Pao, "Semaine d'Asie" se dit le "journal
des Chinois du monde entier". Il se focalise intensément sur
l'Asie-Pacifique, avec un fort penchant pour la Chine.
Sa rédaction est composée de personnes
originaires de Chine populaire, de Taïwan, de Hong Kong, qui
travaillent dans un esprit consensuel, en s'efforçant
d'atteindre les standards de la presse internationale. Le
résultat est un magazine souvent plus informatif que la
presse du continent - il bénéficie de sa
proximité avec les sources continentales pour "sortir" des
sujets. Mais il reste proche de Pékin sur les sujets
brûlants comme le Tibet ou Taïwan. Plus critique sur
les questions des droits de l'homme, de la liberté
d'information et de la nécessité de
réformes démocratiques en Chine, il est
diffusé essentiellement auprès des Chinois
d'outre-mer, en Asie du Sud-Est, en Amérique du Nord.